Annoncer la connexion de 2 200 écoles à Internet, c’est séduisant. C’est moderne, ambitieux, presque visionnaire. À entendre le ministre de l’Enseignement pré-universitaire, la Guinée prend enfin le train du numérique. 585 établissements seraient déjà connectés. Sur le papier, l’idée brille, ouvrir les portes du monde à l’école guinéenne, donner aux élèves une fenêtre sur le savoir universel, offrir aux enseignants des outils pédagogiques modernes, et inscrire le pays dans la dynamique globale de l’éducation numérique. Mais la réalité, elle, reste « têtue ». Comment célébrer la « connexion » d’écoles dont certaines n’ont ni murs, ni bancs, ni enseignants stables ? Dans des zones où l’électricité vacille, où la 4G se fait rare et capricieuse, parler de révolution numérique relève presque de la provocation. Ce n’est pas Internet qui manque à l’école guinéenne, c’est d’abord une école digne de ce nom. Connecter 2 200 écoles dans un pays où tant d’enfants étudient sous des hangars ou à ciel ouvert, c’est poser du vernis technologique sur une plaie béante. Derrière les câbles et les promesses, l’école guinéenne attend toujours les fondations d’une véritable renaissance comme la formation continue des enseignants, la revalorisation du métier, la révision des programmes, la création d’infrastructures durables. Sans cela, le numérique devient une façade brillante sur un système éducatif essoufflé.
Mais au-delà des murs, c’est le contenu même de l’enseignement qui interroge. L’école guinéenne continue de produire chaque année des milliers de jeunes diplômés sans perspectives, victimes d’un enseignement général trop théorique et déconnecté des besoins du marché de l’emploi. Des élèves formés à réciter plutôt qu’à créer, à subir plutôt qu’à entreprendre. Pendant que les universités débordent, les ateliers, les centres techniques et professionnels restent vides. On célèbre la connexion à Internet, mais on oublie de connecter l’éducation au monde du travail, à la réalité économique du pays. À cela s’ajoute le manque criant de pédagogie adaptée, qui s’explique par les classes surchargées, manuels insuffisants, méthodes d’enseignement obsolètes. La fracture entre l’école et le monde réel s’agrandit, condamnant de nombreux jeunes à la précarité et au chômage, alors même qu’ils sont diplômés.
La vraie réforme, la seule qui vaille, doit réconcilier l’école avec la vie notamment repenser les programmes, introduire l’apprentissage des métiers, encourager la formation professionnelle et l’innovation, renforcer la formation des enseignants et valoriser leur métier. L’école doit former des bâtisseurs, des créateurs, des citoyens capables de transformer leur environnement et de participer activement au développement du pays. Le numérique peut accompagner ce mouvement, mais il ne saurait en être le cœur. Connecter les écoles, oui, mais reconnecter l’éducation à son sens premier, celui d’émancipation, de former, et de donner à chaque jeune une place digne dans la société. Sans cela, les câbles qu’on tend aujourd’hui ne relieront qu’une chose, c’est l’ambition à l’illusion.
Gassime Fofana
