À l’ouverture du 39e sommet de l’Union africaine, le constat est sans détour : l’Afrique n’est plus en quête de promesses, elle est face à un impératif de transformation. Dans un monde fragmenté par les tensions géopolitiques, marqué par la guerre commerciale technologique, la transition énergétique et la rareté du financement international, le continent doit arbitrer entre inertie structurelle et mutation stratégique.
Car derrière les chiffres de croissance et les discours sur le « continent du futur », une réalité s’impose : la majorité des populations des 54 pays africains continue de vivre sous pression économique, dans la pauvreté absolue et celle extrême.
Une croissance en trompe-l’œil
Depuis quelques décennies, l’Afrique afficherait des taux de croissance parfois supérieurs à la moyenne mondiale. Pourtant, cette progression reste largement tirée par l’extraction et l’exportation de matières premières notamment, hydrocarbures, minerais stratégiques, produits agricoles bruts, … pour ne citer que ceux-ci.
En conséquence, le schéma éco-commercial est connu : le continent exporte du brut et importe du transformé.
Ce modèle produit des recettes publiques, mais peu d’emplois industriels massifs. Il expose les économies aux cycles des prix internationaux et limite la création de chaînes de valeur locales.
En clair, comme le soutient l’économiste, Ibrahima Kalil Sacko, la croissance existe, mais elle ne transforme pas les structures productives. Pour lui, la faiblesse de l’industrialisation explique en grande partie pourquoi l’augmentation du PIB ne se traduit pas par une amélioration équitable des revenus.
Le piège financier : dette, perception du risque et dépendance
La question financière domine les discussions. La hausse des taux d’intérêt mondiaux a considérablement renchéri le service de la dette. Selon certains économistes, plusieurs pays consacrent désormais une part significative de leurs budgets au remboursement, comprimant les investissements sociaux.
La perception de risque reste forte, les notations souveraines pèsent lourd, et les primes exigées par les marchés internationaux sont supérieures à celles d’économies comparables. Cette situation crée, selon l’économiste, un cercle vicieux : financement coûteux → investissement limité → croissance fragile → risque perçu élevé.
L’intégration continentale encore inachevée
La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine représente l’un des projets les plus ambitieux du continent. Mais sur le terrain, les barrières logistiques, sécuritaires, réglementaires et infrastructurelles freinent son plein déploiement.
« Le commerce intra-africain reste faible comparé aux autres grandes régions du monde. Or sans marché continental effectif, l’industrie africaine peine à atteindre la taille critique nécessaire à la compétitivité internationale », dit-il.
L’enjeu n’est pas diplomatique. Il est logistique, comme le corridors routiers, interconnexions énergétiques, systèmes de paiement transfrontaliers et harmonisation des normes.
Pourquoi la majorité des populations ressent la crise ?
Pour l’analyste économique, l’écart entre croissance macroéconomique et réalité sociale se nourrit d’un malaise silencieux.
« La dépendance aux importations expose fortement les ménages aux chocs mondiaux, car, chaque année, plusieurs millions de jeunes entrent sur le marché du travail. L’économie formelle ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés, alimentant l’informalité et la migration économique. En plus, les systèmes de santé, d’éducation et de protection sociale peinent à suivre la dynamique démographique. La croissance ne devient pas sécurité sociale. »
Le défi central : transformer la démographie en puissance économique
L’Afrique détient le plus grand potentiel démographique du XXIe siècle. Mais ce dividende peut se transformer en crise s’il n’est pas accompagné d’investissements massifs dans la formation technique et professionnelle, la santé de base, l’innovation numérique, l’agriculture modernisée l’urbanisation productive, pour ne citer que ceux-ci.
La population est l’actif stratégique majeur du continent
« Au-delà des déclarations politiques, plusieurs axes structurants émergent du débat continental. Aujourd’hui, ce sommet doit se pencher sur la valorisation du capital humain, sur l’industrialisation pour créer de la valeur, sur la transformation locale des minerais stratégiques liés à la transition énergétique, développer l’agro-industrie et soutenir la production pharmaceutique, qui sont des impératifs économiques et géopolitiques », propose-t-il.
Gassime Fofana
