« L’hépatite B est une maladie silencieuse : lorsqu’on la découvre tard, il est souvent déjà trop tard »

Invisible à ses débuts, mais potentiellement mortelle lorsqu’elle n’est pas dépistée à temps, l’hépatite B demeure l’une des maladies les plus préoccupantes en matière de santé publique. En Guinée, où la prévalence reste élevée, cette infection virale continue de progresser dans un contexte marqué par un déficit d’information, un dépistage encore insuffisant et une prise en charge souvent coûteuse pour les patients. Dans cette  interview, le médecin Toumany Keïta, épidémiologiste, apporte des réponses détaillées. Il revient sur les réalités épidémiologiques de l’hépatite B, alerte sur les risques d’un dépistage tardif, insiste sur l’importance de la vaccination et lance un appel fort en faveur d’une sensibilisation accrue et d’un meilleur accès au diagnostic et à la prise en charge.

www.ledeclic.info : Pour commencer Docteur, qu’est-ce que l’hépatite B ?

Médecin Toumany Keïta : je dirais que l’hépatite est, de façon générale, toute inflammation du foie. Lorsqu’on parle de l’hépatite B, cela signifie qu’il s’agit d’une inflammation du foie provoquée par le virus de l’hépatite B. Il faut toutefois préciser que le foie peut être enflammé pour plusieurs raisons. Les causes sont multiples. Il existe des causes virales, notamment les hépatites A, B, C, D et E. Dans le cadre de notre entretien, nous parlons particulièrement de l’hépatite B. Mais il existe également d’autres causes, notamment l’alcool chez les grands consommateurs, ainsi que certaines causes toxiques liées à l’utilisation excessive de médicaments comme le paracétamol ou encore de certaines décoctions. En résumé, l’hépatite B est une inflammation du foie provoquée par le virus de l’hépatite B.

 Quelle différence existe-t-il entre les hépatites A, B, C, D et E ?

Il faut retenir que les hépatites B et C sont les formes les plus redoutées. Selon les données de l’Organisation mondiale de la Santé, ce sont elles qui provoquent le plus de décès. La principale différence réside dans leur mode de transmission. Les hépatites B et C se transmettent essentiellement par les liquides biologiques, notamment le sang, les sécrétions vaginales et le sperme. Les autres formes d’hépatite sont, dans la majorité des cas, contractées par voie alimentaire.

 Pourquoi l’hépatite B constitue-t-elle aujourd’hui un véritable problème de santé publique ?

Selon les données récentes de l’OMS, à date, il y a  plus de deux milliards de personnes dans le monde qui ont déjà été exposées au virus de l’hépatite B. Parmi elles, environ 257 millions vivent avec une hépatite B chronique et 500 000 à 700 000 personnes en meurent chaque année. En Guinée, l’institution sanitaire  internationale estime la prévalence entre 8 et 16 %. Ce qui fait de notre pays une zone de forte endémie, selon l’OMS.

 Quels sont les symptômes de l’hépatite B ?

Il existe deux grandes formes. La première est la forme aiguë, c’est-à-dire lorsque l’infection dure moins de six mois. Dans environ 70 % des cas, elle est asymptomatique et beaucoup de personnes guérissent spontanément. La deuxième est la forme chronique. Lorsqu’après six mois l’antigène HBs reste positif, on parle d’hépatite B chronique.

Lorsque les symptômes apparaissent, ils ressemblent beaucoup à ceux du paludisme : fièvre, fatigue, amaigrissement, jaunissement des yeux (ictère) et douleurs abdominales, particulièrement du côté droit. C’est pourquoi beaucoup de personnes pensent souffrir simplement du paludisme alors qu’il peut s’agir d’une hépatite B.

 Pourquoi le dépistage est-il si important ?

Aujourd’hui, le dépistage est très simple. Une simple prise de sang permet de rechercher l’antigène HBs grâce à un test rapide. En moins de cinq à dix minutes, chacun peut connaître son statut. Et lorsque l’antigène HBs est positif,  Cela veut dire que vous êtes porteur du virus hépatite B. Malheureusement, beaucoup de Guinéens ignorent encore que ce dépistage est disponible, parfois même gratuitement dans certains centres de santé.

 Quelles sont les conséquences d’un dépistage tardif ?

Comme je l’ai dit à l’entame,  l’hépatite B, c’est une maladie silencieuse. C’est une maladie silencieuse lorsqu’elle n’est pas dépistée à temps. Le foie, nous le qualifions comme étant le laboratoire de l’être humain. Cela veut dire que tout ce que nous consommons, en boissons ou en aliments, est synthétisé par le foie avant même d’arriver au niveau des reins.

Lorsque cette affection n’est pas dépistée à temps afin de mettre en place une prise en charge médicamenteuse, le foie continue de souffrir de façon silencieuse. Au bout d’un certain nombre d’années, une fibrose peut s’installer. La fibrose signifie que les tissus qui constituent le foie commencent à se rétracter.

Si cette fibrose n’est pas détectée, elle évolue progressivement vers une cirrhose. En termes simples, le patient peut présenter un gonflement des pieds (œdèmes) ainsi qu’une accumulation de liquide dans le ventre, appelée ascite. Enfin, le dernier stade est le cancer du foie. À partir de ce stade, le pronostic vital est fortement engagé. 

 Comment encourager davantage de personnes à se faire dépister ?

La première réponse, c’est l’information. En Guinée, la population reste encore insuffisamment informée sur l’hépatite B. Pourtant, c’est une infection dont plus de 90 % des cas se transmettent par voie sexuelle. Les jeunes, en particulier, doivent être pleinement conscients des risques auxquels ils sont exposés.

J’encourage chacun à se rendre à l’hôpital, même en l’absence de symptômes. Lorsqu’une personne consulte, par exemple pour un paludisme, elle devrait également donner la possibilité aux professionnels de santé d’élargir le bilan afin de rechercher d’autres infections. Certes, nous connaissons les difficultés économiques auxquelles sont confrontés de nombreux Guinéens, mais il est important de demander des informations et de se faire orienter sur les examens nécessaires. La bonne nouvelle, c’est qu’après un dépistage, toute personne dont le résultat est négatif peut bénéficier de la vaccination. Cette vaccination offre une protection durable, voire presque à vie, contre le virus de l’hépatite B.

 Quels sont les principaux modes de transmission ?

Le rapport sexuel non protégé demeure le principal mode de transmission de cette infection. Il est également important de souligner que le virus de l’hépatite B est près de 100 fois plus contagieux que le virus du VIH/Sida. C’est un virus particulièrement résistant, capable de survivre aussi bien à la chaleur qu’à la fraîcheur pendant un certain temps. Ainsi, lorsqu’une personne entre en contact avec du sang contaminé, notamment en présence d’une plaie ou d’une lésion cutanée, elle s’expose à un risque réel de contamination.

À cela s’ajoute la voie parentérale, c’est-à-dire la transmission à travers des injections ou des instruments souillés. Cette réalité concerne notamment l’utilisation de seringues contaminées, les pratiques de piercing, certains tatouages réalisés avec du matériel non stérilisé, ainsi que la toxicomanie, où les mêmes aiguilles sont parfois utilisées par plusieurs personnes.

La vigilance doit également être de mise concernant les instruments médicaux et dentaires. Lorsqu’ils ne sont pas correctement stérilisés entre deux patients, ils peuvent constituer un vecteur de transmission du virus.

Un autre mode de transmission majeur est la transmission de la mère à l’enfant. C’est pourquoi il est essentiel que les femmes enceintes respectent régulièrement les consultations prénatales (CPN). Ces consultations permettent de réaliser le dépistage, d’assurer un suivi adapté et de mettre en place les mesures nécessaires pour protéger le nouveau-né.

Je tiens également à rappeler que la salive peut contenir une forte concentration du virus de l’hépatite B. En présence d’une lésion ou d’une plaie dans la bouche, il existe une possibilité de transmission, notamment à travers les baisers.

Il convient aussi d’attirer l’attention sur le partage des objets personnels, en particulier les brosses à dents. Dans de nombreuses familles, les enfants utilisent parfois la brosse à dents d’un autre membre sans en mesurer les conséquences. Ce simple geste peut favoriser la transmission de la maladie.

Enfin, j’insiste sur un point essentiel : il ne faut en aucun cas stigmatiser les personnes vivant avec l’hépatite B. Elles peuvent partager la vie familiale, les repas et les activités quotidiennes sans danger. En revanche, les objets personnels susceptibles d’être souillés par du sang, tels que les brosses à dents, les rasoirs ou tout autre objet similaire, doivent rester strictement individuels afin de prévenir tout risque de transmission.

 Quels sont aujourd’hui les moyens les plus efficaces pour lutter contre cette maladie ?

 La sensibilisation reste l’arme la plus importante. Il faut communiquer davantage à travers les médias et dans les langues locales. Aujourd’hui, des antiviraux permettent de ralentir ou de freiner la multiplication du virus chez les personnes déjà infectées.

Pour les personnes non infectées, le dépistage suivi de la vaccination constitue la meilleure protection. Les nouveau-nés bénéficient déjà du vaccin grâce au Programme élargi de vaccination. En revanche, les jeunes restent particulièrement exposés, notamment dans les zones minières où les mouvements de population favorisent les comportements à risque et le multi partenariat sexuel.

 Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à la prise en charge ?

 Le principal obstacle reste le coût. Une boîte de traitement contient trente comprimés pour trente jours. Or, la durée minimale du traitement est de six mois, parfois davantage selon les résultats des contrôles. À cela s’ajoutent les examens biologiques dont certains coûtent beaucoup plus cher que le traitement lui-même, notamment la charge virale et les différents bilans nécessaires au suivi. Beaucoup de patients abandonnent faute de moyens et arrivent malheureusement aux stades de fibrose, de cirrhose ou de cancer du foie.

 Toutes les personnes porteuses du virus doivent-elles être mises sous traitement ?

Non. Toutes les personnes porteuses du virus de l’hépatite B ne sont pas systématiquement mises sous traitement. On peut être ce que nous appelons un porteur chronique inactif, ou porteur sain. Dans ce cas, le virus est bien présent dans l’organisme, mais il est dormant, c’est-à-dire qu’il ne se multiplie pas et n’entraîne pas de dommages significatifs au foie.

Pour le confirmer, il est indispensable de réaliser les bilans appropriés. Lorsque ces examens montrent que le virus est inactif, il n’y a pas d’indication à un traitement médicamenteux. En revanche, cela ne signifie pas que le patient est définitivement à l’abri. Il doit bénéficier d’un suivi médical régulier. Au minimum une à deux fois par an, selon ses moyens et les recommandations du médecin, il est nécessaire d’effectuer des bilans biologiques ainsi qu’une échographie afin de surveiller l’évolution de la maladie et de s’assurer que le virus reste inactif.

 Quel message adressez-vous aux autorités sanitaires ?

J’aimerais que l’État accorde à l’hépatite B la même attention qu’au VIH. Il faut renforcer la communication, faciliter le dépistage, améliorer la disponibilité des examens spécialisés dans les régions et accompagner financièrement les personnes qui nécessitent un traitement.

La prévention coûte beaucoup moins cher que la prise en charge des complications. Il faut multiplier les campagnes de dépistage, accompagner les personnes dépistées positives dans la réalisation de leurs bilans et faciliter leur accès au traitement lorsque celui-ci est indiqué.

C’est à cette condition que nous pourrons réduire durablement le poids de l’hépatite B en Guinée.

 

Propos recueillis par Gassime Fofana 

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