ENCO 5 : le difficile combat quotidien des artisans du marché

Dès les premières heures de la matinée, le marché d’Enco 5 s’anime dans un ballet incessant d’activités. Entre les fumées qui s’échappent des fourneaux, les sacs de charbon empilés le long des routes et les grandes marmites où mijote la fabrication du savon traditionnel, des dizaines de femmes et d’hommes s’affairent chaque jour pour gagner leur vie.

Ces métiers, largement dominés par le secteur informel, constituent la principale source de revenus de nombreux ménages. Mais derrière leur rôle essentiel dans l’économie locale se cachent de multiples difficultés : accès limité aux financements, problèmes d’approvisionnement, faibles débouchés commerciaux et exposition permanente à des risques sanitaires souvent méconnus.

La fabrication artisanale du savon, un gagne-pain pour de nombreuses familles

Dans une boutique du marché, Eliane Loua surveille attentivement plusieurs rangées de savons traditionnels « Kabakoudou » soigneusement disposés sur les étagères. 

Depuis plusieurs années, cette activité lui permet de subvenir aux besoins de sa famille. Comme beaucoup d’artisans du secteur, elle continue de produire selon des méthodes traditionnelles. Dans de grandes marmites chauffées au bois sec, l’huile, l’eau et la soude caustique sont mélangées puis remuées durant plusieurs heures jusqu’à l’obtention d’une pâte qui sera ensuite transformée en savon. 

Malgré son expérience, Eliane constate aujourd’hui un ralentissement préoccupant de ses activités.

« C’est grâce à ce travail que je fais vivre ma famille. Mais les ventes ont fortement diminué. Nous produisons parfois en grande quantité sans parvenir à écouler nos stocks. Les revenus baissent alors que les charges continuent d’augmenter », explique-t-elle.

Face à cette situation, elle appelle les autorités et les partenaires au développement à soutenir davantage les acteurs du secteur.

« Nous avons besoin de financements, de formations et d’un véritable accompagnement. Avec plus de moyens, nous pourrions accroître notre production et améliorer nos conditions de vie », plaide-t-elle. 

Le commerce du charbon confronté aux difficultés d’approvisionnement

À quelques mètres de là, M’Mah Bangoura veille sur ses tas de charbon de bois proposés à partir de 1. 000 francs guinéens.

Si les clients sont nombreux, l’activité reste fragile. Selon elle, le principal défi demeure l’approvisionnement.

« Le village où nous nous ravitaillons est difficile d’accès. Dès que les routes deviennent impraticables, nous ne pouvons plus nous approvisionner et nous nous retrouvons sans marchandise », explique-t-elle.

Une situation qui affecte directement les revenus des vendeuses

« Quand nous n’avons pas de charbon, nous ne pouvons pas vendre. Et sans vente, il n’y a aucun revenu. Pourtant, beaucoup de familles dépendent entièrement de cette activité », souligne-t-elle.

Les arachides grillées, entre tradition et modernisation

Non loin des vendeurs de charbon, Lamarana Diallo s’active autour d’un fourneau traditionnel où grillent des arachides fraîches.

Sous une chaleur intense et dans un environnement saturé de fumée, il remue sans cesse sa production afin d’obtenir une cuisson homogène.

« Nous travaillons encore avec des méthodes traditionnelles qui nous exposent continuellement à la chaleur et à la fumée. Cela rend le travail très pénible », confie-t-il.

À cette contrainte physique s’ajoute la hausse constante du coût des matières premières.

« Aujourd’hui, une grande partie des arachides provient du Sénégal. Les prix augmentent régulièrement et nos bénéfices diminuent de plus en plus », déplore-t-il.

Comme de nombreux artisans, il estime que la modernisation constitue une nécessité.

« Nous souhaitons bénéficier d’équipements modernes et écologiques, notamment de machines électriques qui amélioreraient notre rendement tout en réduisant les risques pour notre santé », affirme-t-il.

Un secteur informel qui soutient l’économie nationale

Pour l’économiste Ousmane Soumah, ces activités dépassent largement le simple cadre de la survie économique.

« Elles participent activement à la lutte contre le chômage et la pauvreté. Elles assurent également la circulation des biens et des services au sein de l’économie locale », explique-t-il.

Selon lui, même lorsqu’elles évoluent dans l’informel, ces activités contribuent à la création de richesse et au dynamisme des marchés.

« Elles soutiennent la consommation, le commerce et l’approvisionnement des populations. Leur accompagnement à travers le financement, la formation et l’accès à des équipements modernes représente un enjeu majeur pour le développement économique du pays », analyse l’économiste.

Des risques sanitaires souvent sous-estimés

Concernant la fabrication du savon, Docteur Toumany Keita,  médecin de santé publique,  spécialiste en Épidémiologie rappelle que la soude caustique utilisée dans le processus est une substance hautement corrosive.

« Elle peut provoquer des brûlures cutanées, des irritations des muqueuses, des lésions oculaires ainsi que des atteintes respiratoires lorsqu’elle est inhalée de manière répétée », explique l’épidémiologiste.
Le spécialiste attire également l’attention sur les dangers liés au grillage traditionnel des arachides.
« Les fumées dégagées par les fourneaux contiennent plusieurs substances nocives, notamment les particules fines PM2.5, le monoxyde de carbone, le benzène, le goudron, le formaldéhyde et le dioxyde d’azote. Ces polluants peuvent entraîner des maladies respiratoires chroniques, des bronchites, de l’asthme, des difficultés respiratoires et augmenter le risque de certains cancers des voies respiratoires, notamment ceux du larynx et du poumon », souligne Docteur Toumany Keita.
Le médecin insiste particulièrement sur les dangers encourus par une femme enceinte. « Le monoxyde de carbone réduit l’apport en oxygène dans le sang. Cette situation peut affecter le développement du fœtus, favoriser un faible poids à la naissance et provoquer diverses complications pendant la grossesse », précise-t-il.
Concernant la vente du charbon, il met également en garde contre l’exposition répétée à la poussière noire générée lors de la manipulation du produit.
« À long terme, cette poussière peut provoquer une pneumoconiose, une maladie pulmonaire liée à l’accumulation de particules dans les poumons. Elle favorise également les bronchites chroniques, l’asthme et d’autres affections respiratoires », indique le spécialiste.

Mieux protéger sans compromettre les revenus

Pour ce professionnel de santé, la solution ne consiste pas à abandonner ces activités, mais plutôt à les rendre plus sûres.
Il recommande notamment le port de masques, de gants, de lunettes de protection et de vêtements à manches longues afin de réduire l’exposition aux substances dangereuses.
Il préconise également l’utilisation d’équipements modernes produisant moins de fumée ainsi que la multiplication des campagnes de sensibilisation sur les risques professionnels. « Pour les personnes qui ne disposent pas de moyens suffisants, l’utilisation de tissus propres couvrant le nez et la bouche peut déjà contribuer à réduire l’inhalation des poussières et des fumées », conseille-t-il, avant d’ajouter : « Notre objectif n’est pas d’empêcher ces femmes et ces hommes de travailler. Il s’agit plutôt de leur donner les moyens de protéger leur santé tout en continuant à assurer leurs revenus et ceux de leurs familles », conclut Dr Keita.

À Enco 5, derrière les savons Kabakoudou, les sacs de charbon et les arachides grillées, se dessine le quotidien de nombreux travailleurs qui participent discrètement mais efficacement à l’économie nationale. Malgré les difficultés économiques, les contraintes structurelles et les risques sanitaires, tous nourrissent le même espoir : bénéficier d’un accompagnement capable de transformer ces activités de subsistance en véritables moteurs de développement durable.

 

Reportage réalisé par Gassime Fofana 

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