De Sékou Touré à Simandou 2040 : les grands tournants de l’économie guinéenne

De l’économie socialiste de la première République aux réformes engagées aujourd’hui autour de Simandou 2040, la Guinée a connu plusieurs mutations de son modèle économique. Dans cette interview, Dr Alhassane Makanera Kaké revient sur les principaux choix économiques opérés depuis l’indépendance, leurs acquis et leurs limites, ainsi que sur les perspectives ouvertes par Simandou 2040. Il évoque également les conditions qu’il estime nécessaires pour faire de la richesse minière un véritable levier de production, de transformation, d’emploi et de souveraineté économique.

www.ledeclic.info : au moment de l’indépendance, quelle place la Guinée occupait-elle dans les intérêts économiques notamment de la France ?

Dr Kake : La France comptait beaucoup sur la Guinée à l’avènement de son indépendance. Lorsque la Guinée a dit « Non », elle représentait un enjeu important pour la France, non seulement en raison de ses ressources minières, notamment avec la société française Bauxites du Midi qui exploitait déjà le secteur, mais aussi en raison de son potentiel agricole.

La Guinée représentait donc beaucoup pour la France. Mais lorsque la Guinée a dit « Non », le général de Gaulle a clairement déclaré que la métropole, c’est-à-dire la France, tirerait les conséquences de cette décision. Il avait également indiqué que la France n’allait pas faire obstacle à l’indépendance.

Malheureusement, c’est justement à partir de ce moment que les obstacles ont commencé, selon mon analyse.

La France aurait cherché à faire échouer l’économie du jeune État indépendant, notamment à travers la fabrication de fausses monnaies, ce qui a contribué à provoquer des changements du système monétaire, ainsi qu’à travers des restrictions concernant les paiements à l’étranger. Pour un jeune État indépendant, ce sont des difficultés considérables.

C’est donc dans cette situation difficile que la Guinée a commencé progressivement à construire son économie.

Quel modèle économique la Guinée a-t-elle alors choisi pour construire cette nouvelle économie nationale ?

Dr Kake : La Guinée a progressivement opté pour une économie socialiste sous Ahmed Sékou Touré. Pour lui, il fallait assurer l’appropriation des moyens de production par le peuple lui-même, à travers l’État.

À cette époque, le secteur public représentait, selon les données que j’évoque, environ 96 % de l’économie. Le secteur privé était résiduel et ne représentait qu’environ 4 % en 1984

Pourquoi le choix du socialisme révolutionnaire a-t-il été fait à cette époque ?

Le choix du socialisme répondait au contexte de l’époque. Pour moi, si la Guinée avait commencé directement par le libéralisme, son indépendance aurait été beaucoup plus difficile à préserver.

Le gros choix qui a été fait, c’était donc de choisir le socialisme pour préserver l’indépendance du pays. Si nous étions directement partis vers le libéralisme, la révolution et l’indépendance auraient pu être compromises très rapidement.

Cela ne signifie pas que l’économie socialiste n’a pas connu de difficultés. Elle en a connu. Mais il ne faut pas non plus dire que l’économie socialiste n’était pas une voie possible.

La Chine, par exemple, est un pays socialiste avec une économie de marché. Cela signifie qu’on peut combiner les deux.

D’autres pays comme Singapour, Taïwan, la Corée ou la Malaisie ont également développé des mécanismes avec une forte intervention de l’État dans l’économie.

La question est donc de savoir comment et à quel moment l’État intervient dans l’économie.

Comment cette politique économique s’est-elle traduite concrètement en Guinée ?

La Guinée a essayé de mettre en place des entreprises de substitution aux importations. C’est une politique que la plupart des pays africains qui ont ouvert la voie de leur développement ont utilisée.

Entre 1958 et 1984, Sékou Touré a mis en place plus de 365 entreprises publiques. Ces entreprises faisaient vivre le pays et rendaient des services essentiels à la population.

Je suis moi-même un enfant de la révolution. Mon père n’a jamais pu acheter pour moi une tenue, des cahiers ou des stylos. C’est l’État qui me fournissait la tenue, les stylos, les fournitures scolaires, les livres et tout ce dont j’avais besoin.

C’était lié à une politique qui mettait l’accent sur la production nationale et la redistribution des revenus.

Quelle était précisément la structure de l’économie guinéenne sous Sékou Touré ?

L’économie était largement détenue par l’État. Environ 96 % de l’économie était entre les mains de l’État à travers les entreprises publiques.

Le secteur privé était pratiquement inexistant. Les chiffres que j’évoque pour 1985 indiquent environ 4 %. Les entreprises publiques assuraient donc l’essentiel de la vie économique du pays.

 Après 1984, la Guinée change de modèle. Quelles ont été les conséquences de ce changement ?

En 1984, l’option a changé. Nous sommes passés du socialisme révolutionnaire à une économie capitaliste.

Mais nous n’avons pas eu suffisamment de temps pour effectuer cette transition dans de bonnes conditions. Nous avons été soumis à des mesures d’austérité importantes qui ont profondément affecté le tissu économique construit durant les 25 années précédentes.

Il y a eu des privatisations et des liquidations d’entreprises. Dans certains cas, ce sont des entreprises étrangères appartenant à des États qui ont acheté nos entreprises.

Finalement, l’économie qui avait été construite pendant 25 ans et qui constituait le soubassement de l’économie guinéenne a été profondément affectée par les mesures d’ajustement structurel.

Pour moi, cela représente plusieurs décennies de retard.

Malgré cette période difficile, comment expliquez-vous la résilience de l’économie guinéenne ?

La Guinée est résiliente. À la sortie de l’ajustement structurel, dans les années 2000, une stratégie de réduction de la pauvreté et de développement a été mise en place.

Progressivement, nous avons également retrouvé une certaine liberté de décision et d’orientation de notre économie.

La Guinée qui, dans les années 1990, figurait parmi les pays pauvres très endettés, a ensuite rejoint le groupe des pays à revenu intermédiaire.

C’est beaucoup en peu de temps. Cela montre que notre économie et notre politique économique ont une certaine capacité de résistance.

Vous insistez beaucoup sur le rôle de l’État. Pourquoi considérez-vous que son désengagement peut être problématique ?

Un État peut se désengager lorsqu’il était auparavant engagé.

Je vais prendre une image simple. Un père de famille qui donne beaucoup d’argent à sa famille peut décider de réduire ses dépenses. Mais si un père de famille n’a jamais rien donné à sa famille et qu’on lui demande de réduire encore ses dépenses, la situation est différente.

C’est un peu ce qui s’est passé avec les États du Sud. On leur a demandé de se désengager alors qu’ils n’avaient pas suffisamment développé les services nécessaires pour leurs populations.

L’erreur que nous avons faite dans nos choix économiques, c’est le système libéral que nous avons adopté pour la Guinée. Il faut le dire clairement : cela nous a mis en retard.

À quel moment estimez-vous que la Guinée a véritablement commencé à redécoller ?

La Guinée a commencé réellement à décoller autour de 2009-2010, avec la fin progressive des mesures d’ajustement structurel et les évolutions intervenues à cette période.

À partir de 2010 également, certaines orientations économiques ont évolué.

C’est aussi la période où la Guinée a achevé certains programmes liés à son endettement et a progressivement retrouvé davantage de marges de décision.

C’est ainsi que, malgré toutes les difficultés, la Guinée a démontré sa résilience.

Pourquoi la Guinée a-t-elle connu plusieurs changements de monnaie après l’indépendance ?

Au départ, nous étions avec le franc CFA. Avec la rupture avec la métropole et l’accession à l’indépendance, il fallait prendre une décision courageuse : assurer notre souveraineté monétaire.

Dès que nous avons obtenu cette souveraineté monétaire, la Guinée a été confrontée à des problèmes monétaires. Des ouvrages aujourd’hui déclassifiés rapportent notamment l’existence de fausses monnaies destinées à déstabiliser l’économie guinéenne.

Lorsque les autorités se sont rendu compte de ces difficultés, elles ont changé de monnaie, en passant du franc au syli. D’autres évolutions monétaires ont ensuite eu lieu.

Tous les changements que notre monnaie a connus sous Sékou Touré répondaient, selon moi, à des problèmes réels susceptibles de compromettre l’avenir monétaire de la Guinée.

Ce sont donc des politiques et des décisions courageuses qui ont été prises.

C’était quitte ou mort. Et heureusement, nous ne sommes pas morts.

Quelle place l’agriculture occupait-elle dans la politique économique de Sékou Touré ?

Pour Sékou Touré, l’agriculture était le secteur prioritaire. Il avait mis en place des moyens et des structures et avait formé des cadres, notamment à travers les structures universitaires qui formaient les agronomes.

Mais nous avons rencontré plusieurs difficultés.

La première concernait la mécanisation. Nous avons eu des machines alors que nous n’étions pas suffisamment préparés à les utiliser et surtout à les entretenir.

Il y avait également un aspect culturel.

Prenez le paysan breton en France : après le labour, il nettoie sa machine, la lubrifie, enlève la boue et la met dans un hangar pour la protéger jusqu’à la prochaine campagne.

Chez nous, une fois la saison du labour terminée, la machine pouvait être abandonnée dans la boue. Huit mois plus tard, on revenait la chercher pour recommencer à travailler avec elle.

Donc, le problème était aussi dans nos habitudes et dans notre préparation à la mécanisation.

Quelles autres difficultés ont freiné le développement de l’agriculture ?

La deuxième difficulté, c’est qu’on a voulu que tout le monde fasse de l’agriculture : les étudiants au champ, les commerçants au champ, les éleveurs au champ, tout le monde au champ.

Or, tout le monde ne peut pas faire de l’agriculture. L’agriculture est un métier. Il faut donner la possibilité d’encadrer les agriculteurs. Ce sont eux les professionnels.

Moi, par exemple, vous ne pouvez pas m’amener dans un hôpital pour m’envoyer opérer un malade. Quelle que soit la formation que vous me donnez, je serai incompétent. Mais mettez-moi dans une salle de classe et je peux être utile.

Notre deuxième difficulté, c’est donc d’avoir voulu que tout le monde fasse de l’agriculture sans suffisamment considérer que c’est un véritable métier.

Avec ces difficultés, quel potentiel agricole la Guinée possède-t-elle aujourd’hui ?

Nous avons une potentialité agricole importante. On parle de 7 800 hectares de terres cultivables, alors que nous serions autour de 1 500 hectares effectivement exploités. Cela signifie qu’une grande partie de notre potentiel reste sous-exploitée.

La Guinée dispose donc d’un potentiel qui pourrait lui permettre de nourrir une grande partie de l’Afrique de l’Ouest.

La véritable question est : comment financer le secteur agricole ?

Pour moi, il faut financer le secteur agricole à partir de la rente dégagée par le secteur minier.

Le secteur minier a déjà contribué, mais une grande partie des ressources a également été consacrée à la consommation et au fonctionnement de l’administration.

Il faut donc davantage orienter les recettes minières vers le financement des secteurs productifs, notamment l’agriculture.

Cette logique de financement de l’agriculture par les ressources minières peut-elle être rapprochée de la vision actuelle de Simandou ?

Oui. Si on relit aujourd’hui Simandou, cela s’inscrit dans cette logique.

Mais avant de parler de Simandou, il faut comprendre la vision qui existait déjà sous la Première République. Sékou Touré avait une question fondamentale : où trouver l’argent pour financer le développement de la Guinée ?

Il ne pouvait pas compter sur la France, sur l’Occident ou sur certains partenaires traditionnels, compte tenu du contexte politique. Il s’est donc dit qu’il fallait utiliser le secteur minier.

L’argent gagné dans le secteur minier devait financer le développement agricole. Lorsque l’agriculture se développe, elle crée les conditions de l’industrialisation. Ensuite, l’industrialisation permet d’aller vers d’autres secteurs, notamment les infrastructures et l’habitat.

Le schéma était donc cohérent : les mines pour financer l’agriculture, l’agriculture pour favoriser l’industrialisation, puis l’industrialisation pour accompagner le développement général du pays.

Quel était alors le principal obstacle à la mise en œuvre de cette vision ?

Le principal problème, c’était les hommes. À l’indépendance, selon les informations que j’ai pu consulter, nous n’avions pas plus de neuf universitaires pouvant constituer des cadres supérieurs. Certains témoignages parlent même de sept.

J’ai rencontré un ancien cadre à la retraite qui m’a dit qu’il y avait seulement sept personnes, lui compris.

Imaginez donc une nation qui devait se construire avec moins d’une dizaine d’universitaires. Il fallait ouvrir des universités et former les ressources humaines.

À l’Université Gamal Abdel Nasser, par exemple, des structures ont été développées pour former des cadres, notamment dans le domaine minier.

Sékou Touré avait compris qu’il fallait d’abord former les ressources humaines capables d’exploiter les mines.

Il ne voulait pas nécessairement que toutes les mines soient exploitées directement par des entreprises étrangères. L’idée était notamment de créer une entreprise nationale capable de participer à l’exploitation et de générer des ressources pour le développement. Cela a pris du temps parce qu’il fallait d’abord former les hommes.

Pourquoi l’agriculture était-elle aussi importante dans cette stratégie de développement ?

Parce qu’une grande partie de la population active travaillait dans l’agriculture.

Aujourd’hui encore, on estime qu’environ 70 % de la population active est dans le secteur agricole.

Si vous enrichissez 70 % de la population active, vous avez enrichi la Guinée.

Pour lutter contre la pauvreté, il faut donc agir à l’intérieur du secteur agricole. C’est là qu’une grande partie de la pauvreté se trouve et c’est là qu’on peut agir efficacement. C’était la vision de Sékou Touré.

Tout régime qui veut poursuivre le développement de la Guinée doit reprendre cette vision, la contextualiser, lui donner les moyens nécessaires et surtout la mettre en œuvre.

Aujourd’hui, nous avons quelque chose que nous n’avions pas suffisamment à l’indépendance : nous avons des hommes et des compétences. La difficulté aujourd’hui, c’est le choix des hommes.

Malgré les tensions avec la France, comment Sékou Touré a-t-il réussi à trouver des partenaires économiques pour la Guinée ?

Les entreprises multinationales n’ont pas de nation au sens où on pourrait l’entendre. Ce qui les intéresse avant tout, ce sont leurs intérêts économiques.

C’est pourquoi une entreprise peut travailler dans différents pays malgré les tensions politiques entre États.

La Guinée a également développé une coopération avec les pays de l’Est et avec d’autres États du tiers monde. Je peux citer la Bulgarie, la Roumanie, l’Union soviétique, l’Allemagne de l’Est et Cuba.

Cela a permis à la Guinée d’envoyer des étudiants, d’obtenir une assistance technique et de développer des échanges. À cela s’ajoutait la décision courageuse de créer sa propre monnaie.

C’est cette combinaison de choix économiques, monétaires et de coopération internationale qui a permis à la Guinée de tenir face à une puissance comme la France pendant près de 25 ans.

Après 1984, pourquoi la Guinée a-t-elle abandonné le modèle socialiste au profit d’un autre système économique ?

Après la prise du pouvoir par l’armée en 1984, il y a eu un mouvement de rejet du modèle socialiste. On considérait qu’il avait atteint une certaine limite.

Les interlocuteurs étaient principalement les pays occidentaux, qui ont proposé leur modèle économique sans forcément s’assurer qu’il pouvait fonctionner de la même manière en Afrique ou en Asie.

Il faut pourtant regarder ce que d’autres pays ont fait.

La Russie, la Chine, la Corée, Singapour et d’autres pays ont refusé certaines transformations systémiques qui leur étaient proposées et ont développé leurs propres mécanismes.

La Chine, par exemple, a combiné son système politique avec une économie de marché.

C’est pourquoi je considère que le modèle adopté par la Guinée en 1984 n’était pas nécessairement l’unique voie possible.

Quel bilan faites-vous des mesures d’ajustement structurel appliquées à la Guinée ?

Les mesures d’ajustement structurel ont eu des conséquences importantes dans plusieurs secteurs.

Dans l’éducation, par exemple, l’État devait réduire son intervention dans certains investissements, notamment dans l’enseignement supérieur.

On a connu des difficultés liées au manque de places dans les universités. On a même connu des situations où les élèves devaient attendre avant d’accéder à certaines étapes de leur parcours scolaire parce que les capacités d’accueil universitaire étaient insuffisantes.

Selon moi, cette situation est liée au fait que l’enseignement supérieur n’était pas suffisamment financé.

Cela explique aussi pourquoi beaucoup de Guinéens sont aujourd’hui obligés d’aller chercher des formations doctorales à l’étranger.

La santé a également souffert.

L’agriculture a été touchée elle aussi. On demandait à l’État de limiter le financement et les subventions destinés aux agriculteurs alors que, dans le même temps, le pays continuait à importer du riz de différents pays. Cela a affaibli le secteur productif.

Pour moi, l’ajustement structurel a finalement remis en cause une partie de ce qui avait été construit pendant les 25 premières années de l’indépendance.

Vous allez jusqu’à comparer certaines contraintes de l’ajustement structurel à une forme de dépendance. Pourquoi ?

Parce que les institutions internationales imposaient des conditions concernant notamment les dépenses publiques, la masse salariale et les investissements.

Je prends une image très simple : si quelqu’un vous dit combien vous devez donner à votre famille et vous impose également ce que vous devez dépenser pour le petit-déjeuner du lendemain, vous n’êtes plus réellement libre de décider de votre budget familial.

C’est ce qui se passait, selon moi, avec certaines politiques d’ajustement.

Lorsque les fonctionnaires guinéens sont partis en grève et que le président a décidé d’augmenter leurs salaires, la Banque mondiale aurait suspendu certains accords au motif que la Guinée ne devait pas augmenter les salaires.

Les politiques d’ajustement comprenaient notamment la réduction de la masse salariale et des dépenses publiques.

Beaucoup de difficultés que nous rencontrons aujourd’hui sont, selon moi, des conséquences directes de cette période.

Pendant 25 ans, nous avons construit quelque chose. Pendant près de 30 ans, nous avons essayé de le déconstruire. Aujourd’hui, nous sommes en train de reconstruire.

 

La volonté de relancer des entreprises nationales a donc marqué une nouvelle étape.

Aujourd’hui, la création d’une société nationale d’exploitation minière constitue également, selon moi, une décision importante.

L’ajustement structurel nous a fait perdre environ 30 ans. Maintenant, la Guinée se réveille.

Avec Simandou 2040, la Guinée entre-t-elle dans une nouvelle phase de transformation économique ?

D’abord, Simandou est un programme de développement. Il faut distinguer les perspectives et la réalité.

L’ampleur des investissements annoncés est considérable. On parle d’environ 20 milliards de dollars d’investissements.

Il faut situer cela dans le contexte africain. Dans les années 1990, l’Afrique recevait des montants beaucoup plus faibles en investissements directs étrangers.

Si la Guinée parvient à mobiliser autour de 20 milliards de dollars, cela représente donc une opportunité importante.

Les estimations concernant les réserves de Simandou sont également considérables. On parle de montants pouvant se situer autour de 300 à 400 milliards de dollars selon les hypothèses de prix du marché.

Mais le problème fondamental n’est pas seulement le volume des ressources.

Le véritable problème, c’est la gestion.

Les multinationales défendent leurs intérêts. C’est donc au génie guinéen de faire en sorte que Simandou soit bien géré dans l’intérêt de la Guinée.

Nous avons le bateau. Il nous faut maintenant un bon capitaine et de bons matelots.

Comment faire de Simandou un moteur de transformation structurelle de l’économie guinéenne ?

Il faut d’abord comprendre que ce ne sont pas les mines, en elles-mêmes, qui développent un pays.

Exploiter une mine, c’est extraire le minerai et l’exporter. Ce qui permet véritablement de développer le pays, c’est la rente dégagée par cette exploitation lorsqu’elle est utilisée pour financer le développement.

Si vous regardez les piliers de Simandou, l’accent est notamment mis sur l’agriculture.

Cela rejoint la logique de la Première République : exploiter les ressources minières pour financer le développement agricole.

Si le secteur agricole se développe, plusieurs problèmes peuvent être traités en même temps : la pauvreté, l’autosuffisance alimentaire, la dépendance vis-à-vis de l’extérieur, les réserves de devises et la balance commerciale.

Le développement de l’agriculture entraîne ensuite le développement de l’industrie.

Lorsque nous produisons des produits périssables, nous devons les transformer et les conserver plus longtemps.

Prenons l’exemple du lait. Pourquoi n’avons-nous pas encore une véritable industrie laitière suffisamment développée en Guinée ? Parce que nous ne produisons pas suffisamment de lait.

Dès que nous aurons suffisamment de lait comme matière première, l’industrie laitière pourra se développer.

L’industrie n’est donc pas simplement une idée. Lorsque la matière première existe en quantité suffisante, l’industrie s’impose.

Simandou met également l’accent sur le renforcement des capacités humaines, le contenu local et le développement à la base.

C’est pourquoi je considère que Simandou est aussi un projet humain.

Il y a des faiblesses, mais elles sont normales parce qu’il s’agit d’un projet humain. L’essentiel est de pouvoir en tirer les moyens nécessaires pour transformer l’économie guinéenne.

 En 2026, quelles sont, selon vous, les principales réformes économiques qui doivent accompagner cette transformation ?

D’abord, un gouvernement, quelle que soit la réforme qu’il veut mettre en place, ne vaut que ce que vaut son administration.

Quelle que soit la valeur de votre véhicule, si vous avez un mauvais chauffeur, vous aurez des problèmes.

Le support de toute réforme, c’est donc l’administration.

C’est pourquoi l’une des premières réformes doit être la réforme de l’administration, ce qui est aujourd’hui présenté comme la modernisation de l’État.

L’État tel qu’il fonctionne doit être adapté aux nouvelles réalités et à la vision de Simandou.

Il faut que l’État soit à la hauteur de cette vision.

Deuxièmement, il faut identifier les secteurs à financer. Une fois qu’ils sont identifiés, il faut mobiliser et sécuriser les recettes.

Il faut réduire les possibilités d’évasion et de fraude et améliorer la mobilisation des ressources.

Ensuite, il faut contrôler l’efficacité de la dépense publique afin de s’assurer que les ressources sont effectivement orientées vers les secteurs identifiés et qu’elles produisent des résultats concrets.

Globalement, je dirais que le plan Simandou constitue une grande réforme, mais qu’il doit être adossé à la modernisation de l’État.

Cette modernisation concerne la structure de l’administration, les agents et les procédures.

Si vous deviez retenir trois principaux outils pour renforcer la souveraineté économique de la Guinée au cours des dix prochaines années, lesquels retiendriez-vous ?

Le premier, c’est une capacité institutionnelle et humaine renforcée.

L’administration est l’instrument d’exécution des politiques publiques. Si vous avez de mauvais administrateurs, ce qui sera exécuté risque d’être mal exécuté.

Le deuxième, c’est le secteur agricole. Je m’inscris dans la logique de Simandou et je considère que l’agriculture doit rester une priorité. Il faut mettre l’accent sur l’autosuffisance alimentaire et surtout sur les exploitants agricoles.

Il faut une politique agricole conçue pour développer le secteur agricole guinéen.

Si vous dites à une personne pauvre que vous ne devez pas l’aider à produire, comment voulez-vous qu’elle sorte de la pauvreté ?

Le troisième, c’est le secteur industriel de substitution aux importations, notamment à travers l’industrie alimentaire et la transformation locale.

Il faut donc renforcer nos capacités institutionnelles et humaines, développer notre agriculture et construire une industrie capable de transformer localement et de réduire progressivement notre dépendance aux importations.

Ce sont, pour moi, les trois principaux leviers : une capacité institutionnelle et humaine renforcée, le secteur agricole et le secteur industriel de substitution à l’importation.

 

Propos recueillis par Gassime Fofana 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *