Monnaie unique de la CEDEAO : pour une adhésion par la preuve, non par la ferveur

Le vrai enjeu n’est pas d’adhérer ou de refuser, mais de réunir les conditions qui rendent le choix profitable.

En quelques jours, la Guinée a envoyé deux signaux que l’on a trop vite jugés contradictoires. Elle a rejoint la Task Force présidentielle chargée de la monnaie unique, puis réaffirmé son attachement au franc guinéen. Il faut y lire moins une hésitation qu’une lucidité. La question de l’ECO n’appelle pas une réponse de conviction, elle appelle une réponse de condition.

Le débat public s’est figé en un affrontement entre partisans et adversaires de l’adhésion. Cette opposition mène à une impasse. La théorie monétaire ne demande pas si une monnaie commune est bonne dans l’absolu, mais à quelles conditions elle devient avantageuse pour une économie donnée. C’est l’apport décisif de la théorie des zones monétaires optimales, ouverte par Robert Mundell en 1961, puis approfondie par Ronald McKinnon et Peter Kenen.

Cette littérature retient quelques exigences claires. Une union monétaire fonctionne d’autant mieux que la main-d’œuvre y circule librement (Mundell), que les économies sont ouvertes et commercent intensément entre elles (McKinnon), qu’elles sont diversifiées et soutenues par des transferts budgétaires capables d’absorber les chocs (Kenen), et que ces chocs les frappent de manière synchrone. Mesurée à cette aune, l’Afrique de l’Ouest demeure éloignée de l’optimum. Le commerce intra-régional reste faible, la mobilité du travail limitée, aucune solidarité budgétaire n’existe à l’échelle de la Communauté, et les structures productives divergent. La Guinée, dont les exportations restent dominées par les mines et largement orientées hors du continent, illustre cet écart.

Le dilemme peut alors se formuler avec précision. Entrer dans l’union, c’est renoncer à une politique monétaire autonome et au taux de change comme amortisseur. Pour un exportateur de matières premières exposé à la volatilité des cours, ce coût n’a rien de théorique : lorsqu’un choc frappe un pays et épargne ses voisins, une banque centrale unique ne peut contenter tout le monde à la fois. Mais cette perte a une contrepartie que l’on néglige souvent, la crédibilité. Une banque centrale régionale, gouvernée par des règles, constitue un engagement contre la tentation de financer les déficits par la planche à billets. Les travaux de Kydland et Prescott (1977), puis de Barro et Gordon (1983), ont établi la valeur d’un tel ancrage, et la faible inflation de la zone franc en donne la mesure. Pour une économie longtemps exposée à l’indiscipline monétaire, importer cette crédibilité a un prix positif.

Le choix n’oppose donc pas le bien au mal, mais la flexibilité à la crédibilité, et sa résolution dépend du risque que l’on juge dominant. Une objection mérite ici d’être entendue : les critères d’optimalité ne sont pas immuables. Jeffrey Frankel et Andrew Rose ont soutenu en 1998 que l’appartenance à une union peut elle-même intensifier les échanges et synchroniser les cycles, si bien qu’un pays peut le devenir après coup. L’argument est sérieux, mais il suppose une intégration réelle et non décrétée. Pour la Guinée, dont les liens commerciaux régionaux restent minces, cet effet d’entraînement serait lent à se matérialiser.

Restent les critères de convergence : inflation maîtrisée, déficit et dette contenus, réserves suffisantes. L’histoire régionale, que Paul Masson et Catherine Pattillo ont documentée dans leur géographie monétaire de l’Afrique, révèle un écart tenace entre les calendriers politiques et les fondamentaux économiques. Rares sont les États qui satisfont l’ensemble de ces critères une année donnée. En décidant, en juillet 2026, de lancer l’ECO en 2027 avec les seuls pays prêts, les autres rejoignant l’union plus tard, la CEDEAO a fait preuve de réalisme. Cette trajectoire graduée donne raison à la prudence sans refermer la porte.

L’intérêt de la Guinée n’est ni de se précipiter ni de refuser par principe. Il réside dans une stratégie que l’on peut nommer l’adhésion par la preuve : assainir durablement les finances publiques, diversifier l’économie au-delà du secteur minier, approfondir les échanges avec les voisins, puis rejoindre l’union lorsque les critères seront tenus de façon soutenable plutôt que cosmétique. La souveraineté monétaire n’est pas un slogan que l’on brandit, c’est une capacité que l’on édifie. Une monnaie nationale forte se mérite par la rigueur, elle ne se proclame pas. Adhérer par faiblesse reviendrait à en importer les contraintes sans en recueillir les bénéfices.

La maturité d’un débat économique se mesure à sa capacité de tenir deux vérités à la fois. L’ECO n’est ni une menace pour notre indépendance ni un remède miracle à nos difficultés. C’est une opportunité qui se mérite. La tâche de la Guinée n’est pas de trancher aujourd’hui pour ou contre, mais de se rendre digne du choix avant de l’exercer. À ce prix se jouera aussi la crédibilité de l’intégration ouest-africaine tout entière.

 

Pierre Bilivogui, Doctorant en Finance d’Entreprise, Zhongnan University of Economics and Law (Wuhan)

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